N°634 - 24 Juillet 2009
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N°634 - 24 Juillet 2009


 

Sommet mondial sur la société de l'information

Solutions à la facture numérique

Pour des têtes bien faites


Les politiciens de tous les bords s'en emparent, la Banque mondiale et le G8 prétendent la résorber, les militants alter mondialistes s'en inquiètent. Rares sont les sujets qui ont fait autant l'unanimité que la fracture numérique. Pourtant, les solutions tardent à poindre. Parce que c'est, avant tout, une question de revenus.

Encore en 2004, le constat du gap existant entre pays développés et pays du sud est troublant. Pratiquement, toutes les mesures aboutissent aux mêmes conclusions. Divers organismes, dont la CIA, s'efforcent d'estimer, pour chaque pays, des indices des pratiques numériques. On apprend alors qu'en 2000 il y avait une ligne téléphonique fixe par habitant à Monaco, mais une pour 250 au Mali. Deux millions de Belges surfaient sur le net, contre 30 000 en Angola. Alors que les deux pays ont la même population. On apprend aussi qu'il y a mille fois moins de téléphones cellulaires à Cuba qu'en Suède, pour des populations sensiblement équivalentes.

Est-ce nécessaire de vérifier la pertinence de tels chiffres? Selon le Pr. Paul van Seters des presses universitaires hollandaises, qui a mené une étude sur la réalité de la fracture numérique, il ne serait pas pertinent de le faire. Aussi bien "le type des indicateurs que les comparaisons qu'ils induisent montrent qu'on mesure des richesses ou une propension à dépenser plutôt que des compétences réelles ou potentielles", explique-t-il. Fondant son étude sur une approche statistique, l'universitaire décèle une forte corrélation entre le pourcentage d'internautes et le PIB per capita qui est de 0,87.

Les chiffres montrent donc que la fracture numérique, telle qu'appréhendée par les observateurs, se limite à une question de revenus. Cet avis n'est cependant pas partagé par le Pr Paul Van Seters. Selon lui, il souffrirait d'une critique simple. Il ne suffit pas de disposer de matériel informatique et d'une connexion pour être bon internaute. Il est nécessaire de pouvoir acquérir les connaissances à même d'améliorer le niveau. Cela suppose une réduction de l'analphabétisme et un apprentissage pouvant durer plusieurs années. Par exemple, pour un pays comme la France, moins de 20% des internautes seulement savent utiliser correctement un moteur de recherche. Que dire alors des pays du Sud?

Pourtant, il n'empêche que le Président sénégalais, Abdoulaye Wade, dans le cadre du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), suggère que la réduction de la fracture numérique serve à faciliter l'acquisition des connaissances nécessaires au développement des pays du tiers-monde. C'est dans ce cadre qu'il a lancé au Sénégal le projet intitulé "l'Université du Futur" actuellement en construction. Il consiste en l'implantation d'une université disposant d'infrastructures et de services de télécommunications modernes permettant, entre autres, aux étudiants de suivre simultanément et en temps réel les cours d'universités partenaires par satellite. Ainsi, un jeune Africain pourrait, sans avoir à quitter son pays, devenir un diplômé de Harvard, par exemple. La réduction de la fracture numérique serait donc à même de faciliter l'acquisition des connaissances. Le problème s'apparente donc à celui de l'œuf et de la poule. Faut-il d'abord alphabétiser et former les populations du Sud à l'utilisation des nouvelles technologies avant de penser à investir en infrastructures, matériels et logiciels? Ou bien choisir le chemin inverse. L'Union internationale des télécommunications n'est donc pas sortie de l'auberge. Mais il n'empêche qu'aujourd'hui, bon nombre de citoyens du tiers-monde ont potentiellement la capacité d'utiliser l'Internet. Combien d'écoles pourraient être équipées d'ordinateurs et qui ne le sont pas faute de moyens financiers ? Combien de femmes enceintes pourraient aujourd'hui bénéficier d'un diagnostic à distance grâce à la télémédecine?

Une chose semble sûre: en mettant en place des programmes adaptés, du matériel accessible au budget des pays du Sud, en favorisant l'utilisation de logiciels libres, on franchirait un pas important.

Après les discours, place aux actes

Quelques solutions sont déjà envisagées, mais elles tardent à voir le jour.
La réduction de la fracture numérique commencerait par leur concrétisation.

Simputer, un portable à moins de 200 $

Le Simputer (Contraction de simple et computer) est un ordinateur portable de faible coût. Il est destiné à équiper en priorité les pays en développement. Le projet cible l'Inde dans un premier temps. Le prix de la machine (environ 200 $) est bien supérieur aux moyens d'individus isolés, mais ses concepteurs l'imaginent comme un outil partagé par une communauté comme un village, une école… Le Simputer est relativement puissant, et conçu pour être utilisé par une population illettrée. Ses spécifications sont diffusées sous une licence libre, et le système d'exploitation utilisé est également libre (il s'agit de GNU/Linux).

C'est un projet ambitieux qui s'attaque à de nombreux obstacles simultanément. Il doit permettre d'équiper des populations pauvres, être suffisamment puissant pour répondre à de multiples besoins, et être utilisable par des illettrés sans formation particulière. En plus de ces contraintes, il doit répondre à des besoins réels des populations visées, qui restent à préciser. Le projet mentionne la gestion de micro-crédits, répandus en Inde par la Grameen Bank, l'apprentissage de la lecture..

Globenet Sud

Globenet Sud est un projet de l'association Globenet, spécialisée dans l'hébergement associatif citoyen. Il vise à installer l'infrastructure nécessaire à l'hébergement de sites associatifs en Afrique sub-saharienne. Actuellement, la plupart des infrastructures se trouvent physiquement dans des pays occidentaux, un Africain voulant héberger un site doit alors transiter par les États-Unis ou l'Europe, en utilisant une connexion lente et coûteuse. Ce projet permettra donc de favoriser l'indépendance des associations africaines et le transfert des compétences techniques.`

Taxe sur le matériel

Dans une tribune parue dans le quotidien français “le Monde”, Abdoulaye Wade, président du Sénégal, souligne l'importance de réduire la fracture numérique, et d'empêcher que le Continent qui a donné naissance à l'écriture, ne se retrouve mis à l'écart du savoir mondial. Pour y arriver, il préconise l'instauration d'une taxe sur les ordinateurs et les communications, afin de financer des équipements pour les pays du Sud.

Il faut remarquer que la solution proposée passe par l'achat de matériel aux prix des pays du Nord, ce qui implique de doubler largement la production de machines et nécessitera beaucoup d'argent. On peut douter qu'une telle taxe suffise à dégager assez de financement. Mais surtout, cela reviendrait à intégrer les pays du Sud dans un modèle de consommation intensive de matériel, qu'il faut renouveler régulièrement sous peine de le voir devenir inutilisable.

Nous pensons que cette solution n'est pas raisonnable, bien qu'une telle taxe soit envisageable. Il est actuellement difficile d'extraire et de recycler les métaux rares des machines, et en doubler la production n'est pas une solution. Il vaudrait nettement mieux de mettre un frein à la surenchère de puissance nécessaire pour effectuer certaines tâches (un ordinateur pouvant accéder à Internet il y a cinq ans ne le pourrait plus aujourd'hui dans de bonnes conditions), et organiser le recyclage des machines existantes et inutilisées, à destination des pays en développement. Aujourd'hui, des associations ont commencé ce travail de récupération.

Connexion à Internet

Le 28 mai 2002, le président Abdoulaye Wade a inauguré à Dakar une liaison sous-marine à fibre optique reliant l'Afrique à l'Asie et l'Europe. Ce projet, initié par 36 opérateurs de 32 pays, est un pas important vers la connexion de l'Afrique au réseau mondial, et devrait permettre de fournir un débit raisonnable lors de communications intercontinentales.

Logiciels propriétaires

L'intérêt des éditeurs de logiciels propriétaires pour les pays en développement est notable : il s'agit d'un marché énorme à plus ou moins court terme, et les premiers qui s'y positionneront auront un avantage certain. Il faut citer à ce sujet un extrait d'une assemblée générale de l'ONU. Répondant à l'appel du NEPAD, de grandes entreprises du secteur privé comme Microsoft, Cisco, Hewlett Packard et Tiscali, ayant participé à la conférence organisée à Dakar au mois d'avril dernier sur le “Partenariat avec le secteur privé pour le financement du NEPAD “, le Président a déclaré que ces entreprises ont clairement ainsi manifesté leur souhait d'accompagner l'Afrique dans sa passionnante aventure technologique.

De même, Microsoft multiplie depuis quelques années les interventions médiatisées dans des pays comme l'Inde, offrant des millions de dollars de licences de logiciel (offre qui fait économiser de l'argent à ce pays, mais qui ne coûte rien à l'éditeur) et en matériel.

Sous des apparences généreuses, il s'agit bien sûr de s'imposer sur ce marché avant ses concurrents. En effet, un utilisateur du système d'exploitation Windows® de Microsoft aura tendance à utiliser ce système aussi longtemps que possible. De fait, utilisant la suite bureautique du même éditeur, il incitera ses correspondants à acheter les mêmes produits, pour pouvoir lire les documents qu'il envoie. L'intérêt pour l'éditeur est donc de s'implanter le plus vite possible, quitte à offrir des licences dans un premier temps. Dans cette même optique, de nombreux projets visant à équiper les universités dans le monde de logiciels propriétaires apparaissent de jour en jour, dans les pays développés comme dans ceux en développement.

Logiciels libres

Créés dans les années 1980 en réaction au modèle propriétaire, les logiciels libres présentent trois caractéristiques principales. D'abord, ils sont librement utilisables : un individu peut se servir d' un logiciel libre pour l'usage de son choix, qui ne sera pas dicté par l'éditeur du logiciel.

Ensuite, ils sont librement modifiables : les utilisateurs peuvent regarder le code source du logiciel, afin d'en étudier le fonctionnement et éventuellement de l'adapter à leurs besoins.

Enfin, ils sont librement "redistribuables". On peut donc en faire des copies et les installer sur un nombre indéterminé d'ordinateurs, contrairement aux logiciels propriétaires qui sont livrés avec une licence par poste.

Les avantages des logiciels libres dans le cas qui nous intéresse sont innombrables. En effet, le simple fait de pouvoir installer ces logiciels sur un nombre quelconque de machines est un avantage considérable : un seul CD-ROM, que l'on se procure selon son choix, pourra servir à équiper toute une région, à moindre coût. Alors que le coût des licences propriétaires est prohibitif, et incite les gens à effectuer des copies illégales, les logiciels libres permettent de s'équiper à moindre coût en toute légalité.

De plus, la possibilité de lire le code source d'un logiciel est indispensable dans une optique de partage des connaissances. Le meilleur moyen pour un informaticien d'apprendre à maîtriser les NTIC et à les développer n'est pas d'assister à de coûteuses formations, mais bien de lire le code source écrit par ses prédécesseurs. L'accès au code source et la possibilité de modification permettent aussi de " localiser facilement" et traduire les logiciels, ce qui résout un des problèmes évoqués plus haut.

Enfin, l'utilisation de logiciels libres permet de ne pas être dépendant vis-à-vis d'une entreprise étrangère et de ses logiciels. Pour les gouvernements, il s'agit de s'assurer que les logiciels ne contiennent pas de porte dérobée (ou backdoor) en en étudiant le code source. Pour les particuliers, il s'agit d'avoir la certitude de conserver le contrôle de ses propres données.

On notera que de nombreux projets de développement des NTIC dans les pays du Sud basent leurs stratégies sur l'emploi des logiciels libres. On pourrait citer en exemple le Simputer, la création d'une association africaine des utilisateurs de logiciels libres, ainsi que de nombreux projets de traduction et de localisation de logiciels libres dans des langues africaines.

Le fait que les logiciels libres soient désormais considérés comme une solution viable provoque de violentes réactions parmi les éditeurs de logiciels propriétaires, en particulier Microsoft qui semble se sentir de plus en plus menacé. En effet, certains gouvernements, à commencer par celui du Pérou puis l'Espagne, s'orientent vers une solution entièrement libre.

Formation

Plusieurs associations comme Africa Computing organisent et animent des ateliers de formation dans les pays en développement. Africa Computing fournit des cours d'administration (de systèmes GNU/Linux), de maintenance, d'architectures de réseaux...

En plus de ces missions de formations, il est nécessaire de traduire dans les langues locales les documentations techniques les plus importantes, qui n'existent souvent qu'en anglais, français ou allemand.


Légende: De jeunes tunisiens, dans l'un des nombreux centres publics d'Internet .




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