Avec son réseau de télécommunication le mieux structuré du Maghreb, le Maroc a adopté à la fin du siècle dernier, une stratégie e-Maroc qui a donné ses fruits. Dans cet entretien, Mohamed Nabil Benabdallah, ministre marocain de la Communication évoque les actions menées pour lutter contre la fracture numérique et pour dégager des consensus autour de questions vitales.
Challenge Hebdo : le Maroc s'est engagé à réduire la fracture numérique en encourageant le service universel et en rendant accessibles les nouvelles technologies. Notre pays a-t-il réussi son pari ?
Mohamed Nabil Benabdallah : la notion de service universel est justement un outil juridico-économique destiné à réduire la fracture numérique à l'échelle nationale, entre les différentes régions du pays, et les milieux rural et urbain.
Cela étant précisé, il est aujourd'hui trop tôt pour parler de la réussite de ce pari difficile, mais les bases sont déjà jetées grâce à l'adoption de la nouvelle loi imposant aux opérateurs dans le domaine des technologies de l'information de verser 1% de leur chiffre d'affaires au fonds de développement des TIC. Ce fonds est prévu pour la première fois dans la loi de Finance 2005. Des arriérés importants alimenteront ce fonds dont la mission est justement le développement des TIC au Maroc.
Challenge Hebdo : le 4 septembre 2003, le Premier ministre a déclaré que l'objectif à terme est d'intégrer le Maroc dans l'espace européen des technologies de l'information et de la communication. Pensez-vous que cet arrimage est possible ?
Mohamed Nabil Benabdallah : oui, car, les TIC offrent beaucoup plus d'opportunités de renforcement de cette intégration, ce qui n'est pas évident dans les autres secteurs.
En plus de cela, le gouvernement, guidé par les hautes orientations de Sa Majesté Mohammed VI, ne ménage aucun effort pour créer, à tous les niveaux, les conditions favorables pour atteindre cet objectif.
Challenge Hebdo : lors du sommet mondial sur la société de l'information de Genève, un plan d'action a été adopté, qu'en est-il de sa concrétisation sur le terrain ?
Mohamed Nabil Benabdallah : à vrai dire, ni le plan d'action ni la déclaration de principe n'ont été adoptés dans leur ensemble. La plupart des dispositions de ces deux documents sont encore ouvertes au débat, dans l'espoir de pouvoir parvenir à un consensus à leur sujet, lors de la seconde phase du SMSI à Tunis en 2005. Cela dit, je me demande de quel terrain il s'agit, celui des pays avancés ?
La quasi totalité de ces principes est déjà concrétisée par ces pays…L'objectif des Nations Unies à travers le processus du SMSI, est de parvenir à les inscrire dans le cadre des stratégies nationales des pays du Sud. Il reste à préciser que les domaines du Plan d'Action du SMSI sont très vastes et touchent pratiquement tous les secteurs vitaux de la société. Ils abordent essentiellement les questions relatives à l'infrastructure, au renforcement des capacités, à l'accès à l'information et à l'éducation, à la diversité culturelle et à la dimension éthique des TIC, la coopération internationale et régionale, et les médias,etc... S'il s'agit du terrain marocain à travers votre question, de manière générale et sans entrer dans les détails, je peux affirmer avec fierté que le Maroc est en phase avec les principes contenus dans le plan d'action du SMSI.
Challenge Hebdo : quelles sont vos attentes de la tenue de la conférence de Marrakech ? Et quelle est la position du Maroc quant aux recommandations faites lors du sommet de Genève ?
Mohamed Nabil Benabdallah : à Genève, le Maroc a constaté que la question des médias a été l'un des thèmes sur lesquels la controverse a atteint son point culminant du fait qu'il touche aux droits de l'homme et notamment à l'article 19, relatif à la liberté d'expression.
Pour cela, nous avons entrepris des contacts en vue de la programmation de ce thème pour une conférence thématique régionale, dans le but de pouvoir appréhender ses contours et parvenir entre experts internationaux à des recommandations ayant toutes les chances d'être adoptées lors du SMSI de Tunis 2005.
Challenge Hebdo : Le gouvernement marocain a choisi d'ériger les nouvelles technologies en secteur qui bénéficiera des avantages accordés aux autres secteurs industriels. Cette orientation s'est-elle cristallisée par des mesures concrètes ?
Mohamed Nabil Benabdallah : Effectivement, il s'agit également de concrétiser la haute orientation de Sa Majesté le Roi, contenue dans le discours du Souverain à l'adresse des participants au symposium sur "le Maroc dans la société globale de l'information et du savoir" le 23 avril 2001 et dans laquelle Sa Majesté affirmait que "la portée stratégique du secteur pour les nouvelles économies, conjuguée aux mutations profondes et rapides qui s'y opèrent en prélude à l'émergence de la société du savoir et de la communication, nous impose un devoir de mise à niveau, permettant de doter notre pays de la capacité de maîtriser les nouvelles technologies de notre société, et d'exploiter, de façon optimale, les vastes possibilités qu'elles nous offrent. Car notre vœu est d'assurer à Notre grand peuple un développement global et intégré permettant au Maroc d'occuper la place qui lui revient dans un monde transformé par la révolution numérique qui est en cours". Plusieurs mesures et réalisations concrètes ont vu le jour à plusieurs niveaux. Des mesures incitatives et innovantes ont été prises sur le plan économique pour la mise à niveau des entreprises à l'horizon 2010. Certaines sont prises en compte dans l'actuelle loi de Finances : capital-risque, code d'investissement, guichet unique, R&D, infrastructure alternative… D'autres mesures sont prévues dans la prochaine loi de Finances 2005, tel le service universel. L'aboutissement de ce chantier reste dépendant de la complexité de mise en pratique des lois en cours de préparation (qui sont la loi sur la signature électronique et celle relative à la protection des données personnelles).
Il y a également la nouvelle loi sur la libéralisation du paysage audiovisuel marocain qui place déjà ce secteur, appelé à connaître de profondes mutations, au cœur du développement technologique. Le lancement de nouvelles chaînes radio et télévision et de nouveaux médias, est de nature à apporter des outils appropriés susceptibles de réinventer les différents métiers liés à ce secteur et d'opérer une évolution de taille au niveau de l'industrie du contenu et du perfectionnement des ressources humaines.
Le secteur des médias, rappelons-le, a été reconnu par les documents du SMSI de Genève comme secteur " au cœur de la société de l'information ".
Sur le plan des ressources humaines, un programme d'action gouvernemental, sur lequel nous ne reviendrons pas ici, est en cours d'exécution et commence à donner des résultats.
Challenge Hebdo : Le SMSI cherche à combler le fossé numérique qui sépare le Nord du Sud. Cependant, la dimension culturelle est aussi fortement présente. Comment, à l'ère de la communication transfrontalière, le Maroc peut-il garder sa spécificité culturelle ?
Mohamed Nabil Benabdallah : la dimension culturelle est effectivement présente avec tous ses aspects liés au respect de la diversité linguistique, de l'identité culturelle, des traditions et des religions. Une dimension fondée essentiellement sur le dialogue entre les cultures et sur la coopération régionale et internationale.
La politique engagée par le gouvernement vise justement le respect, la préservation, la promotion et le renforcement de la diversité culturelle et linguistique et du patrimoine culturel de notre pays.
C'est le meilleur moyen de garder sa spécificité culturelle et linguistique, en plus des mesures visant à encourager la production de contenus culturels, éducatifs et scientifiques et au développement d'industries culturelles locales adaptées au contexte linguistique et culturel des citoyens.
Il reste à développer davantage les outils favorisant la promotion de la diversité de l'expression culturelle et des savoirs et traditions locaux. (contenus multimédias, archives, collections culturelles dans les bibliothèques, les musées et autres institutions culturelles, contenus disponibles dans les langues locales,etc.)
Challenge Hebdo : La conférence de Marrakech a pour objectif d'évaluer les résultats du sommet de Genève sous l'angle spécifique des médias. Quelles sont les propositions de recommandations que le Maroc souhaite voir adoptées ?
Mohamed Nabil Benabdallah : La particularité du processus du SMSI réside dans le fait qu'il regroupe autour de la même table des représentants des gouvernements, du secteur privé et de la société civile. Ainsi, cette conférence donnera l'occasion aux représentants de toutes les parties prenantes dans le monde des médias de faire entendre leur voix sur la question des médias. Leur prise de position et leurs recommandations seront ensuite transmises au groupe de travail ad hoc créé par le Secrétaire général des Nations Unies à la demande du Sommet de Genève. Le gouvernement du Maroc est l'une de ces parties prenantes et, à ce titre, il va défendre les principes contenus dans la déclaration de principes et dans le plan d'action sans aucun complexe. Le Maroc a déjà été dans une position confortable lors des travaux du SMSI à Genève, aussi bien au sein des groupes de coordinations arabe et africain que vis- à- vis des positions des groupes européen et américain. Le Maroc, en sa qualité d'organisateur, oeuvrera pour aboutir à des recommandations permettant de définir dans le détail les modalités pratiques de la mise en œuvre des dispositions du plan d'action du SMSI, plus particulièrement en Afrique et dans les pays arabes.
Il est également prêt à appuyer toute proposition de nature à contribuer au renforcement des capacités nationales et à l'harmonisation entre les stratégies nationales et les objectifs du SMSI, dans le respect des spécificités nationales et régionales, bien sûr. |