L'on est le produit de son temps, dit-on. N'est-ce pas le terme “sécurité” qui domine désormais dans les affaires du monde ? Il est normal aussi au cœur de la société de l'information (SI).
A la conférence internationale de suivi du SMSI à Marrakech, le concept de “sécurité” n'est pas absent des travaux. Pour preuve, un des thèmes retenus par cette conférence est “la liberté des médias dans le cyberespace y compris sous l'angle de la cybersécurité”. La sécurité, au sens large, est en tête de liste des questions soulevées par ce thème.
Ceci étant, les médias se sentent, à juste titre, de moins en moins en sécurité. Ils le sont encore moins dans la SI qui avance inexorablement, au quotidien, sans attendre les conclusions d'un “sommet mondial” ou leur hypothétique mise en œuvre. Mais, d'abord, journalistes et médias, sont violentés au plan physique, tant leur protection par le droit international est frêle. Voilà déjà plus de dix ans que la Commission des droits de l'homme des Nations Unies s'y penche. En 1993, Tadeusz Mazowiecki, présidant ladite Commission déclarait devant le Conseil de l'Europe que “la protection internationale pour les journalistes dans l'accomplissement de leur travail est totalement inadéquate”. “Ils se trouvent, et parfois littéralement, dans la ligne de tir”, soulignait, le DG de l'UNESCO dans son message du 3 mai 2003.
Toujours, à la même occasion de la 13ème journée mondiale de la liberté de la presse, un appel lancé par une centaine d'organisations professionnelles et de défense de la liberté d'expression estimait que “toute attaque contre des journalistes en temps de guerre devrait être considérée comme un crime de guerre” et demandait à la communauté internationale de se pencher sur “une révision du droit international et la convention de Genève pour assurer une plus grande protection aux professionnels des médias”.
La communauté internationale a continué juste de soupirer, depuis, à chaque assassinat ou enlèvement de journaliste. Assurément, le système des Nations Unies et, avec lui, les gouvernants ont failli. La société de l'information ignore la liberté d'expression et l'indépendance d'esprit qu'elle suppose. Certes, médias et journalistes souscrivent, depuis toujours, à l'obligation de faire preuve de responsabilité. Mais, les TIC, ont fini par élargir le concept de “responsabilité” dans des proportions de plus en plus accommodantes pour la censure. La régulation est drapée dans des mécanismes de pseudo autorégulation. Les législations musclées multiplient les “états d'exception” à l'application intégrale de l'Article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.
A Genève, gouvernements et société civile mondiale, ont eu souvent à utiliser ce terme de “responsabilité”. Toutefois, chaque camp l'étendait à la mesure de ses desseins et objectifs. Les gouvernements appellent à faire preuve de sens des responsabilités. Sous l'intitulé “Médias”, le plan d'action de Genève recommande de “prendre des mesures appropriées, compatibles avec la liberté d'expression, pour lutter contre les contenus illicites et néfastes dans les médias”. Une telle formulation pêche aux yeux des professionnels, par l'élasticité, voire le flou, qu'elle laisse entre les mains des gouvernements. Car, dans les “contenus illicites et néfastes”, la “sécurité” est en jeu, sinon l'enjeu principal. La société civile, en défendant la liberté contre la “sécurité”, exprime l'inquiétude des médias face aux dangers de l'invocation par les gouvernements de la dimension éthique, pratiquement dans une même phrase avec “responsabilité”, “contenus néfastes”... Voir les gouvernements invoquer la déontologie et l'éthique des médias n'a jamais rassuré.
La société civile dira d'ailleurs dans sa déclaration à Genève que “la formulation de normes déontologiques et éthiques doit être la responsabilité des journalistes eux-mêmes”. Les médias admettent volontiers qu'il est “particulièrement important” qu'ils adoptent des “pratiques éthiques”. Mais, “ceux qui travaillent dans le secteur des médias devraient eux-mêmes rédiger ces codes de déontologie”. Grande appréhension des professionnels des médias quant à ce que la dimension éthique -indispensable à leurs propres yeux- ouvre des couloirs pour le contrôle, la censure et l'autocensure ! !
La SI, adossée à une globalisation triomphante, semble en mesure de remettre au goût du jour le projet avorté de l'ONU en 1950 ! Au nom, au moins, de la “sécurité” et tout spécialement dans le cas de l'Internet, médium d'avant-garde. “La liberté d'expression sur l'Internet doit être protégée par l'application du droit plutôt que par l'autorégulation et les codes de déontologie”, déclarait la société civile à Genève. Médias et journalistes, et tous les autres professionnels de contenus de la SI, confrontent donc des assauts contre leur liberté d'expression. Autant dire que sur ce registre, celui de préserver l'espace de leur liberté d'expression, la balle est dans leur propre camp. Si c'est aux gouvernements d'assurer la “sécurité” physique des journalistes et des médias, sur les théâtres des conflits armés, c'est aux journalistes et médias eux-mêmes d'assurer l'intégrité de leur liberté d'expression par, entre autres, une appropriation totale de leur éthique. |