Youssef Raïss : Un musclor qui peint tout le temps
Danilo Casti
01 2008
«La nuit, je pense à ce que je vais peindre le lendemain matin. Alors je dessine sur des petites feuilles de papier que je trouve n’importe où. Et puis le matin, au lieu de dormir, je m’attaque à mon
Pas facile à dénicher, la salle de «muscu» où il nous a donné rendez-vous. Au fond d’une entrée d’immeuble laid, à deux pas de l’avenue Hassan I de Fès, on descend un escalier étroit, guidé par la musique techno à fond les baffles, de mauvaise qualité. Sous la lumière blafarde des néons blancs, un groupe de jeunes hommes sue à grosses gouttes (il doit faire au moins 45), en manipulant des poids accrochés à de drôles de machines antédiluviennes.
Dans les romans et chez les politiciens, on abuse de la sueur et des larmes, ici c’est sueur et odeur. Moins romanesque mais sacrément plus prégnant pour l’ambiance.
Younes est là-bas au fond, T-shirt qui fut blanc, mouillé comme sorti de la douche, collé sur la peau. Blanche elle aussi.
Y a pas à dire, il est drôlement baraqué maintenant qu’on le voit à demi déshabillé. La première fois qu’on s’était vu, l’avant-veille en fait, il était tout de noir vêtu, uniforme d’agent de sécurité oblige. Il n’avait pas l’air d’être le musclor d’aujourd’hui. On avait parlé de tout et de rien. Et puis il s’était demandé si je connaissais quelque chose à la peinture. Ou à défaut, le dessin… La réponse négative l’avait sans doute déçu, mais pas désespéré, il s’est donc fait didactique. Très vite, de la pédagogie, il est passé à son rapport à la création picturale. Un rêve de psy ce garçon! Débusquant le fantasme et décortiquant la métaphore. Une enfance ni triste ni gaie. Une enfance banale de petit garçon. Dans une famille «ni pauvre, ni riche». Des études moyennes également. Pas d’histoire d’amour qui vaut «la peine d’être racontée». Un travail «mal payé et inintéressant» alternant longues nuits seul dans une enfilade d’ordinateurs qui ne s’arrêtent jamais et journées à supporter les serveurs des machines qui parlent un langage fait de bits inconnus… «Mais c’est bien, ça me laisse le temps de rêver et de dessiner. La nuit, je pense à ce que je vais peindre le lendemain matin chez moi. Alors je dessine sur des petites feuilles de papier que je trouve n’importe où. Et puis le matin, au lieu de dormir, je m’attaque à mon tableau. Là, j’ai les couleurs et les pinceaux. Des fois, j’ai du mal à retrouver mon rêve de la nuit. Alors j’invente autre chose, ou alors je vais me coucher pour récupérer». A 16h30, chaque jour de la semaine où il est de poste de nuit. A 20h30, quand il est «de jour», il est de nouveau devant ses machines à lui. Très différentes de celles qu’il garde. Il laisse tomber ses haltères pour montrer ses créations. Un vilain carton bourré de dessins, tous signés et datés. Certains sont extrêmement naïfs, d’autres très poétiques, la plupart sont inquiétants. Toutes sortes de monstres formant un bestiaire personnel et fantasmagorique. Tous sont très beaux. « Quand j’étais plus jeune, je faisais tous les sports que je pouvais, maintenant avec le travail et la peinture, j’ai plus le temps de faire de la musculation. J’aime ça. Cela me vide la tête, je ne pense qu’à la douleur des muscles. ça me laisse la tête disponible pour la peinture».
Un vrai rêve de psy on vous disait !