N°529 - 16 Juin 2007
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N°529 - 16 Juin 2007
 



 

 




Interview de Jean-Charles Brisard : "Le Maroc a tout à gagner"

A.N
18 Juin 2007

Jean-Charles Brisard, spécialiste français du financement du terrorisme, nous livre cette interview au sujet de l’instauration d’un commandement militaire en Afrique sous la houlette des forces armées américaines. Pour lui, c’est une occasion que les pays du Continent noir ne devraient pas rater.

Jean-Charles Brisard

La Gazette du Maroc : Après les multiples initiatives PanSahel, pour quadriller la région du Sahel en Afrique, les USA sont décidés à créer une base de renseignement en Afrique, que le Maroc pourrait abriter. Quelle lecture faites-vous d’un tel projet?
Jean-Charles Brisard : Ce qui est clair, c’est que le danger lié au terrorisme crée un débat important dans les plus hautes sphères de la sécurité, aux USA et dans les Etats Majors européens. Les initiatives PanSahel ont été un début, mais, les observateurs savaient que cela mènerait sans doute à la mise en place de nouvelles structures spécialisées dans le renseignement. Aujourd’hui, la décision américaine n’est pas étonnante du tout. Et le choix du Maroc l’est encore moins. On verra les raisons plus loin, mais ce qu’il faut retenir, c’est que l’enjeu sécuritaire est primordial aujourd’hui pour le gouvernement américain. Et le Maroc a travaillé depuis 2001, de manière très concrète dans ce processus de lutte antiterroriste. Beaucoup d’autres pays ont montré un manque flagrant de collaboration, mais le Maroc a su mettre en place des structures de coordinations avec plusieurs gouvernements. Les Américains en premier lieu, mais aussi la France, l’Espagne, l’Italie et la Grande Bretagne pour ne citer que quelques exemples. Il est donc logique que les Américains poursuivent leurs projets et désignent le Maroc comme le pays adéquat pour une telle base de renseignement.

Il y a un amalgame qui s’est immiscé dans la définition de ce projet «Africa Command». De nombreuses déclarations ont évoqué la mise en place d’une base militaire. Qu’en pensez-vous?
Il faut minimiser l’importance de telles déclarations, à moins que les personnes qui s’en fendent soient au courant d’autres détails que nous ignorons. C’est dans ce sens qu’il faut poser le problème : si j’ai bien compris, les Américains comptent installer une base de renseignement et il n’est pas question, du moins, pour le moment, d’un projet de base militaire, ni au Maroc, ni en Algérie, ni ailleurs. Encore une fois, la collaboration née de l’initiative Pan Sahel, devait conduire vers une structure d’écoute, un relais pour emmagasiner le maximum d’informations, les étudier, les analyser, les filtrer pour mieux gérer le risque grandissant de la région du Sahel.
Une région qui est une zone où les frontières sont poreuses, ce qui permet le passage d’activistes, une circulation accrue de membres de réseaux terroristes, trafic d’armes, trafic humain, clandestinité, la création de camps d’entraînements…etc.
Un centre de cette envergure permet de faciliter le processus du renseignement humain, ce qui facilite la prévention et l’identification des réseaux en activité.

Un centre de renseignement, pourrait aussi évoluer vers une structure plus grande, voire la création d’un bureau d’intelligence local ?
Vous savez, les USA sont les spécialistes du renseignement électronique. Et c’est ce, vers quoi une base d’écoute et de filtrage pourrait aboutir. Je peux même affirmer que la finalité est de créer une base de grande envergure pour l’intelligence et le renseignement électronique.
Et ce n’est pas nouveau. Il y a un programme similaire, adapté, certes à la géopolitique de la région en question, qui est situé entre la Turquie et l’Iran. Vous savez, le renseignement électronique est un passage obligé et c’est tant mieux si un pays comme le Maroc peut bénéficier des techniques américaines dans ce domaine.

Cela peut être assimilable à de l’espionnage et du contre-espionnage, surtout que de nouvelles formules d’alliances se redessinent autour de pays comme la Russie et la Chine ?
Non, je pense qu’il faut être prudent et ne pas avancer des formules, telles que l’espionnage et le contre-espionnage. Les enjeux géopolitiques sont importants et la course aux alliances est de nouveau d’actualité, c’est vrai. La Chine a des vues sur l’Afrique et la Russie y compte des alliés depuis la Guerre froide.
Mais les Américains proposent un système qui vise à sécuriser la région. Dans l’ensemble, une initiative de cette taille doit être prise stricto sensu. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un projet d’espionnage. Dans un tel cas de figure, les grandes puissances stratégiques comme la Chine et la Russie auraient déjà soulevé la question, mais elles ne l’ont pas fait. Le débat est resté régional, puisque des pays comme l’Algérie et la Libye ont émis des réserves. Mais, pour ma part, le Maroc a tout à gagner dans cette histoire.

Dans quelle mesure ?
C’est simple : le Maroc est le pays du Maghreb et même dans le Monde arabe, à avoir réalisé de grandes avancées dans le domaine de la démocratie, des droits de l’homme. C’est le pays qui attire le plus d’investissements étrangers et l’actualité marocaine que l’on suit d’ici, nous le montre bien. Sans oublier d’autres avancées économiques et sociales, qu’il se doit de préserver. Une base de renseignement américaine sur le sol marocain sert de garantie de sécurité. Ce qui est la base même aujourd’hui, pour rassurer les grands investisseurs. Et il ne faut pas oublier que le Maroc est aussi le pays le plus menacé par le terrorisme dans la région, au même titre que l’Algérie. Mais les acquis du Maroc sont tels, qu’il se doit de mettre en place les moyens pour sécuriser ce qu’il a et inviter d’autres investisseurs à s’installer au Maroc. Donc, au-delà de l’aspect sécuritaire pur, il y a une assurance économique non-négligeable et je pense que le gouvernement marocain est très conscient de cela, et sait où il met les pieds.

Et quels sont alors les enjeux géostratégiques face à un tel projet, compte tenu des intérêts français dans la région, par exemple?
Les enjeux sont sous-jacents. Et les Français ont aussi beaucoup à gagner dans cette affaire.
La France est aussi menacée par le terrorisme et les Américains se proposent de filtrer, de tracer, de recueillir le maximum de données pour faciliter le travail des services antiterroristes en Afrique et en Europe. Je pense, que la France mesure le poids géopolitique de ce projet en Afrique et elle saura aussi en tirer beaucoup de profits.
Pour résumer, je peux dire que ce projet se fera, et il est le fruit d’une longue étude et de planifications qui remontent à loin. Si le choix, s’est porté sur le Maroc, il faut en profiter. Cela ne veut dire ni ingérence, ni intrusion dans les affaires internes du Maroc. D’ailleurs le gouvernement marocain et le Roi du Maroc ne laisseront personne s’immiscer dans leurs affaires internes.
Nous sommes dans un pays souverain et qui est prêt à collaborer avec le reste du monde. C’est une logique géostratégique qui est à l’honneur du Maroc. Je pense qu’il ne faut pas donner dans des interprétations inutiles. Il faut voir ce que le Maroc peut tirer comme bénéfices d’un tel projet, et à mon avis, il a tout à gagner.



Jean-Charles BRISARD
en quelques lignes


Né en 1968, Jean-Charles Brisard est expert international, spécialiste du financement du terrorisme. Il est l’auteur de L’Environnement économique d’Ousama Ben Laden, un rapport publié par l’Assemblée nationale en 2001, qui fait autorité sur le plan international. Depuis juin 2002, il dirige l’enquête internationale menée pour le compte des familles de victimes du 11 septembre qui ont porté plainte contre les personnes physiques ou morales ayant apporté leur soutien à Al-Qaida. Il a également publié, en collaboration avec Guillaume Dasquié, Ben Laden, la vérité interdite (Denoël, 2001) qui s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires et a été traduit dans huit pays. Il est aussi l’auteur de «Zarkaoui, Le nouveau visage d’Al-Qaïda» avec la collaboration de Damien Martinez. Ancien agent de renseignement, il est aussi l’un des plus grands spécialistes de la géopolitique et des stratégies de lutte anti-terroriste.


 

 

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