Terrorisme et activités islamistes en Europe : L'Espagne, plaque tournante
ABDELHAK NAJIB
18 Juin 2007
Ils sont aujourd’hui quatorze groupes islamistes radicaux identifiés en Europe. L’Union européenne publie un rapport qui désigne l’Espagne comme le pays qui abrite plusieurs cellules représentant les quatorze groupes
José Luis Rodriguez Zapatero
Amer El Azizi
Encore un débat de plus au sein du Congrès espagnol sur un sujet qui divise la classe politique espagnole, entre PP (Partido Popular) de droite et PSOE, le parti socialiste. Motif ? L’Espagne et les groupes islamistes liés au terrorisme international. Le chef du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, fait une sortie pour le moins audacieuse, en rejetant les données publiées dans un rapport émanant de l’Union européenne sur les groupes terroristes en action en Europe. Selon le texte en question, sur lequel ont planché plusieurs experts du terrorisme, « l’Espagne abrite plusieurs cellules représentant les quatorze groupes islamistes terroristes identifiés comme actifs en Europe ». El Presidente espagnol ne voit pas d’un bon œil une telle saillie, parce qu’elle fait de l’Espagne, une « réelle plaque tournante en Europe en termes d’activisme terroriste », explique un membre du Congrès espagnol, lors d’un passage télévisé. Mais la réalité est tout autre: refus d’accepter les points étayés du rapport de l’union européenne, ou rejet du chef de l’exécutif qui mesure le poids d’une telle sortie dans les hautes sphères de la sécurité en Europe.
Deux points importants à relever d’abord : d’un côté, le Monde arabe n’est plus tout à fait le pourvoyeur d’activistes à obédience islamiste radicale. Certes, les nationalités mises en causes, peuvent être comme le souligne le rapport : « jordanienne, égyptienne, yéménite, saoudienne, marocaine, algérienne, mauritanienne et libyenne, les membres des cellules sont formés en Europe, financés en Europe et sont souvent nés sur le sol européen ». D’un autre côté, c’est la question des raisons d’une telle montée en puissance de l’activisme terroriste en Europe qui est d’actualité : « financement, recrutement, endoctrinement ». Trois volets qui font figure d’épouvantails pour plusieurs gouvernements durant ce mois de juin, déjà qualifié par l’Union européenne, du mois des procès terroristes, entre les séances de Paris, celles de Madrid, les arrestations en Belgique, les débats en Hollande et les remous au Maroc.
C’est dans cette optique qu’il fait lire les mises aux points de Zapatero qui a qualifié les données de l’Union, d’exagérées ». Et on le comprend, non l’exagération en question, mais la réaction espagnole. Quatorze groupes identifiés, tous représentés en Espagne. Pire, des membres des quatorze groupes sont arrêtés et en cours de jugements. D’autres sont recherchés, toujours sur le sol ibérique. Il y a de quoi créer un malaise à la fois politique et sécuritaire.
Et quand c’est le responsable communautaire de la lutte antiterroriste, Gijs de Vries, qui soulève un tel tollé devant la commission du 11 mars, il y a de quoi prendre une pause et reposer le problème sous une autre lumière.
Structures sophistiquées
José Luis Zapatero n’a pas pu nier devant les interrogations d’un représentant du Pays Basque, les risques liés au danger terroriste sur le sol espagnol. Il a même ajouté que ce risque « était considérable » et « un danger de tous les instants ». Cause principale? Les nombreuses cellules en action en Espagne. Quand ont-elles été formées ? Qui les finance ? Qui sont les leaders spirituels ? les chefs militaires ? Les recruteurs ? Quelles sont aussi leurs cibles ? Leurs timings ? Une pluie de questions et pas une seule réponse qui puisse tenir la route. Une chose est sûre : pour le chef du gouvernement espagnol, exagération ou pas, encore une fois, « les procédés et la nature de structuration des groupes terroristes, ne peuvent pas permettre d’en identifier le nombre exact ». Quatorze ou plus. Il reste toujours que l’Espagne n’a pas résolu le problème lié à la première organisation terroriste affiliée à ce qui est toujours convenu de nommer Al Qaïda : la cellule espagnole d’Imad Barakat Yarkas, dit Abou Dahdah. Et là, ce sont douze ans de structures bien établies qui refont surface. 1995/2007, quel travail a été fait et à quelles fins ? Pour l’Union européenne, le problème est simple : l’Europe est un terrain de jeu favori pour les groupes terroristes de tous poils. Les gouvernements de tous les pays n’ont pas encore trouvé une solution pratique pour faire face au danger. Ce qui nous amène au fin mot de ce rapport européen : les pays arabes n’exportent «presque» plus les activistes candidats au terrorisme à caractère islamiste.
Faut-il continuer à pointer du doigt les voisins du Sud : Maroc et Algérie, en première ligne, les États du Sahel depuis peu, avec l’implantation de véritables camps semblables à ceux des Talibans en Afghanistan dans ce grand No Man’s Land appelé Sahel ? Surtout que ce sont d’autres pays qui exportent d’autres formes de radicalisme islamistes : la Somalie, le Bengladesh, le Pakistan, le Sénégal, Djibouti… et d’autres pays de l’Asie centrale ? La réponse siège déjà dans quelques tiroirs de l’Union européenne, qui sait que la partie essentielle du terrorisme émane et se joue sur son sol. Et que souvent, les pays du Sud sont éclaboussés par le souffle des déflagrations.
Un fiasco nommé procès de Madrid
Le procès d’Al Qaïda en Espagne, dont personne ne voit le bout, a révélé beaucoup de nouvelles donnes. Au-delà des lourdes condamnations qui sont, très vite, revues à la baisse, voire annulées, dans certains cas (celui de Driss Chebli reste, de très loin, un cas unique dans les annales de la justice espagnole), ce sont les arrestations qui tournent court, qui font réfléchir. Des suspects arrêtés, présentés comme des leaders, qui s’avèrent de simples innocents.
Là aussi, le cas Mohamed Bekkali, récemment de retour au Maroc, que LGM a contacté et qui a commenté ce procès comme étant « une plaisanterie » ou encore Abderrahim Zbakh, chargé comme un dangereux chimiste, de haut calibre, lui, un simple vendeur dans un magasin de téléphonie, très vite remis en liberté, avec un nom qui restera gravé dans les arcanes de la justice à Madrid. Toute cette cacophonie cache un réel malaise : celui des conflits d’intérêts entre les services de sécurité en Espagne (nous reviendrons sur le sujet dans un prochain article), et surtout le fait d’avoir raté les «gros gibiers». On se présente, en grandes pompes, dans un procès, sur-médiatisé, avec « du menu fretin ». Mais où sont les gros calibres, toujours en fuite, perdus dans la nature ? Où sont les Amer El Azizi, les Saïd Berraj ou encore tous les Syriens qui tournaient autour de Mamoun Darkazanali, Osama Darra et Jassem Mahboul. Un malaise qui s’est aussi servi des grandes frasques télévisées autour du jugement du journaliste d’Al Jazeera, Tayssir Allouni. Bref, jusque-là, pas un seul gros calibre, excepté Mohamed L’Egyptien et tout le tapage autour du cas Jamal Zougam. Mais l’opinion publique s’impatiente, et se constitue en organisations et autres associations, qui demandent « toute la vérité sur le terrorisme en Espagne ».