A la veille de la tenue du “Forum sur l’avenir“ pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, les points de vue divergent d’une capitale à l’autre. Cependant, une grande partie de l’opinion publique est pour de véritables réformes liées à la démocratie, au développement économique et non uniquement à la lutte contre le terrorisme et la sauvegarde des régimes en place.
Le Maroc affirme sa démocratie au sein des pays arabes.
Dans sa lettre adressée au 3ème Congrès d’Al Fikr El Arabi réuni à Marrakech mercredi 1er décembre, S.M le Roi Mohammed VI a insisté sur le fait que les “réformes sont liées à la démocratie, au développement économique et à l’éducation“. Car, d’après lui, “ces éléments constituent le fond des changements souhaités“. Il ajouta : “le problème est celui de la culture et de la mentalité avant d’être une question de responsabilité ou de mécanismes“.
A travers ces deux phrases clés, le Souverain a passé d’une part, le message aux populations arabes qui ne croient plus en rien, voulant comprendre beaucoup plus sur les tenants et aboutissants de ce “Forum sur l’avenir“ organisé au Maroc et, de l’autre aux participants qui représentent vingt pays dont certains contestent “avec modération“ certes, l’application des réformes imposées par l’extérieur.
Un échantillonnage d’elites arabes, formées d’intellectuels, d’hommes politiques, d’économistes, de membres de la société civile contactés tout au long de la semaine dernière par La Gazette du Maroc, affirme qu’il n’a aucunement l’intention de porter des jugements hâtifs sur le Forum. Mais cela n’a pas empêché certains de considérer qu’il a été initié par les Américains et qu’il servira leurs politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Néanmoins, les sujets définissant l’ordre du jour, plus particulièrement le programme d’aides relativement semblable aux mécanismes du plan Marshall évalué à 100 milliards de $ destiné aux besoins du développement de la région, ont incité beaucoup de ces élites à changer d’avis préférant se prononcer après la clôture de ce Forum. Dans ce même ordre d’attentisme, force est de souligner que
le message franc et réaliste adressé par S.M le Roi
à quelques jours de l’événement a, semble-t-il, atténué l’ampleur des contestations populaires. En tout état de cause, on est loin du climat qui a accompagné les Sommets de Sea Island et d’Istanbul tenu en juin dernier.
Reproches nuancés
Dans une réunion-débat organisée à Londres, l’ambassadeur d’un grand pays arabe moyen-oriental- qui a abrité cette année 17 initiatives différentes sur le thème de la “promotion de la démocratie“- a affiché des doutes quant à l’afflux des projets de réformes qui s’abattent sur le monde arabe. “Douze initiatives dans ce sens en une seule année !“ dit ce diplomate chevronné, pro-occidental avant d’énumérer certaines d’entre elles. De l’initiative du “Grand Moyen-Orient“, à celle des “pays du G8“ sans oublier l’initiative de coopération avec les pays arabes annoncée par l’OTAN et celle du ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw.
Pour ce qui est du “Forum sur l’avenir“ qui se tiendra à Rabat, l’ambassadeur espère qu’il apportera du nouveau et du concret cette fois-ci, au moins sur le plan du développement socio-économique, et à ce dernier de préciser : “le roi du Maroc a tout à fait raison de dire que les réformes sont liées au développement et à l’éducation“.
Parallèlement, le ministre des Affaires étrangères d’un pays du Golfe a indiqué, au cours d’un colloque organisé par une université saoudienne, que le problème qui se pose à l’heure actuelle ne réside pas dans la promotion de la démocratisation, mais de suivre le rythme que les Occidentaux veulent imposer. “Les Européens nous demandent d’appliquer en un an ce qu’ils avaient réalisé en trois cents ans !“ et à ce ministre de détailler : “j’espère que ce volet sera discuté au Forum sur l’avenir, au Maroc. Car il y a bien des choses qui commencent à changer dans le monde arabe“.
Pour l’écrivain et chercheur à l’université d’Oxford, Rashid al- Solh, qui d’ailleurs confirme la nécessité d’introduire les réformes sans tarder, il espère que le “développement économique“ l’emportera sur la “coopération dans la lutte contre le terrorisme“ lors du Forum, et de préciser que le problème réside dans le fait que l’Occident considère le monde arabe comme seule source du terrorisme. Il faut que les représentants des Etats arabes arrivent à rayer, une fois pour toutes, cette accusation de l’ordre du jour des prochains sommets ou congrès sur la démocratie et les réformes.
De son côté, Amr Moussa a indiqué à La Gazette du Maroc que le fait d’écarter la participation d’Israël du Forum était une décision très sage. Elle devrait, en principe, faciliter les discussions et aider à la prise de nouvelles initiatives dans le domaine de l’application des réformes loin des tensions et surenchères. Et à un de ses proches collaborateurs de dire que :
“le Maroc est le pays qui ne doit presque rien craindre des réformes car il a déjà beaucoup avancé dans ce domaine“, et de poursuivre : “le problème se pose pour d’autres régimes arabes“, estimant que l’introduction des réformes pourrait les ébranler.
De toute manière, les observateurs remarquent que le Forum sur l’avenir organisé par le Maroc ne sera pas confronté - malgré la grande manifestation à travers les rues de la capitale Rabat, il y a dix jours - à de fortes contestations en comparaison à Sea Island ou Istanbul. En effet, tout le monde se rappelle les discussions houleuses autour des sujets sur les réformes et la démocratisation à la veille de l’acte I du dernier Sommet arabe tenu à Tunis en mars dernier. Des divergences rudes accompagnées de désistements de chefs d’Etat, ont poussé le président Zine al Abidine Ben Ali à annoncer soudainement le report du Sommet.
Aujourd’hui, on est loin de cette atmosphère car le Forum du Maroc sera une tribune pour échanger les idées et les expériences entre les représentants des Etats présents et ceux de la société civile. Force est de souligner le fait que les ONG participant à ce Forum ne représentent pas les régimes au pouvoir mais de plus, elles les critiquent, ce qui est un pas de franchi vers l’ouverture de débats sérieux. De plus, le fait que les PME seront cette fois de la fête au détriment des puissantes entreprises proches des régimes en place, donnera une crédibilité à cet événement.
Reste à savoir si les pays du G8 sont prêts à entendre les conseils et les revendications des petits ou s’ils imposeront, comme à l’accoutumée, leurs positions qui devraient être prises pour des réalités absolues. A cet égard, les analystes politiques estiment que cette manifestation sera différente des autres et que le Maroc a déployé des efforts considérables afin que le Forum sur l’avenir soit une réussite. Car il devrait assurer un dialogue franc et fructueux entre les participants, d’autant qu’il ne vise pas à imposer ni les positions ni les initiatives des plus forts ni à exclure ceux qui contestent, Etats et groupes sociaux confondus.
Contrairement aux initiatives précédentes, celle du Maroc n’est pas mal vue dans le monde arabe malgré les critiques des uns et des autres. Ce qui est normal et même sain. Ce qui est nouveau de la part de la population arabe qui ne croît plus en rien notamment aux promesses de réformes ni aux engagements pris dans le domaine des
aides au développement économique, c’est qu’elle suit de près le Forum sur l’avenir au Maroc pour ensuite porter son jugement.