Par Abdelhak Najib et Karim Serraj
23 Février 2004
Affaire Erramach
Finalement, le procès Erramach devant la Cour spéciale de justice est reporté vu que le principal accusé est absent. C’est reparti jusqu’au mercredi 25 février pour juger cette affaire où sont impliqués des magistrats, de hauts responsables de la Sûreté nationale, des gendarmes, des hommes d’affaires, un président de collectivité locale, un greffier…etc.
“ C’est une saignée non réglementaire ”. “ C’est un abus de pouvoir ”. “C’est une mascarade”. “C’est une parodie de justice”… Les prévenus présents devant la Cour, qui devaient répondre de chefs d’inculpation allant du détournement de deniers publics à la divulgation du secret professionnel, trafic d’influence, corruption et trafic de stupéfiants, ont dû se résoudre à attendre encore une semaine pour voir peut-être débarquer Mounir Erramach, le clou de toute cette affaire sans lequel rien ne pourra avancer d’un iota.
Pour tous ceux qui étaient présents, mardi 17 février aura été une longue attente pour rien. La reprise du procès de l’affaire du désormais fameux “baron de la drogue” et compagnie a provoqué, comme avait promis le parquet, bien des surprises et des retentissements dignes des meilleurs feuilletons noirs. Mais ce n’est point la Justice qui était l’auteur ce jour-là de ces révélations tant attendues depuis que la Cour Spéciale de Rabat a demandé, quinze jours plus tôt, un ajournement du procès pour présenter des preuves “solides” et d’autres documents importants et “irréfutables” pour prouver les “supputations” des actes d’accusation formulés à l’encontre des accusés.
Qu’est-ce que ce 17 février avait de spécial pour la Cour, la défense et les accusés? Pourquoi cette date devait-elle marquer le tournant de l’affaire Erramach? Si l’on revient quelque peu en arrière, on se retrouve d’abord devant les promesses de la Cour qui avait déclaré détenir des éléments
“nouveaux” à ajouter au dossier de l’affaire et des suites quelque peu rocambolesques de ce marathon judiciaire où l’accusé Erramach devient le point central d’un procès qui, sans lui, ne sait pas où donner de la tête.
La Cour spéciale, depuis plusieurs semaines, piétinait et peinait à conclure pour jeter la lumière sur l’implication des juges de Tétouan et des hauts fonctionnaires des corps de l’Etat, arrêtés pour corruption.
En attendant Godot
En effet, nous sommes passés d’ajournement en ajournement, de reports en reports, en attendant une éclaircie qui a tardé à venir et qui a provoqué les foudres des avocats. On conjecturait sur le sort que réserverait la Justice marocaine aux détenus sans savoir ce qui se préparait et l’on essayait de deviner ce que voulaient dire ces éléments “nouveaux” qui allaient changer le cours du procès qui s’enlisait de plus en plus.
Le sentiment que les procès-verbaux des accusés aient été “manipulés et quelque peu forcés” est aujourd’hui à l’ordre du jour et l’on sait de plus en plus que le procès vire au vinaigre en accumulant “les erreurs et les fausses routes, les déclarations non recoupées” et quelques autres anomalies qui feront date dans les annales judiciaires vu l’importance du dossier. L’impasse se précisait depuis janvier lorsque lus et relus de long en large, les documents de l’instruction avaient été descendus par la défense.
Rien en vérité ne tenait debout dans cette affaire “explosive” et aucune preuve tangible, comme celles qui doivent prévaloir dans les cours de justice, n’a pu être avancée pour juger une bonne fois pour toutes les personnes suspectées d’avoir trempé dans la corruption et le trafic d’influence qui auraient été montés à Tétouan avec le gang de Mounir Erramach.
Pas un gramme de haschich trouvé chez Erramach, pas de grosses fortunes parmi les juges et les fonctionnaires et surtout, le plus important pour la loi qui ne reconnaît que ce langage, pas de flagrant délit dans cette affaire. Or sur quoi se base un tribunal qui se respecte et respecte les règles du jeu établies dans la société ? “ Peut-on emprisonner des gens sur simple dénonciation, sur des aveux extirpés sans réelle garantie par la police et que les accusés réfutent devant la Cour ? ” “ Peut-on se baser sur autre chose que des faits vérifiables?” C’est toute la question cruciale posée lors de ce procès retentissant et l’avenir de notre justice dépend de la réponse que l’on voudra bien apporter à cet échiquier qui n’a plus de repères.
Or il n’y a pas eu de preuves nouvelles avancées ce mardi 17 février, au grand dam de l’assistance qui croyait dur comme fer que de nouvelles donnes allaient entrer en jeu et relancer plus dignement le procès.
En guise de “preuves” fournies par la Cour spéciale, il s’est avéré que les révélations tant attendues concernaient un seul accusé dans la salle et que leur teneur n’a pas été exposée durant l’audience. Côté accusés, les hauts fonctionnaires demandent à être jugés dans l’immédiat puisqu’ils sont prêts à tout assumer.
Parmi eux, plusieurs se posent de sérieuses questions sur la lenteur du procès. Sans oublier qu’en cas de non-lieu, il y aurait bien parmi les prévenus certains qui auront déjà purgé plus de six mois d’incarcération.
D’ici là, la Justice trouvera certainement une issue à cette partie d’échecs bien engagée.