L’administration américaine vient d’évoquer l’idée du “Grand Moyen-Orient” en vue d’aller au-delà de l’Irak et amener, selon elle, la région sur la voie d’une plus grande démocratisation. Elle compte la faire adopter lors des sommets de l’Otan à Istanbul, puis du G8 à Georgia-Sea Island, le mois de juin prochain. Cependant, ce projet est déjà contesté aussi bien par les pays directement concernés, qui n’ont pas été consultés, que par les Européens, appelant à éviter une approche trop uniforme.
Lorsque les stratèges de la Maison-Blanche ont lancé la semaine dernière l’idée du “Grand Moyen-Orient”, ils ne s’attendaient pas apparemment à de telles réactions négatives venues de toute part ; y compris d’un pays allié comme la Turquie. Cette dernière qui a franchi des étapes en matière de démocratie.
En effet, son ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, a déclaré en marge de la réunion des Etats voisins de l’Irak, tenue au Koweït, que “les réformes ont déjà commencé dans les pays du Golfe, en Syrie, en Turquie et partout ailleurs dans la région. Et que son pays ne sera jamais un instrument qui servira à exécuter un plan imposé par l’extérieur”.
Une position relayée par le prince Saoud al Fayçal, le ministre saoudien des Affaires étrangères. Celui-ci n’a pas hésité lors de sa conférence donnée au “Centre des politiques européennes” à Bruxelles jeudi dernier, en présence de l’ambassadeur américain à souligner : “que les réformes et les changements sont urgents, cependant ils doivent émaner de l’intérieur et non pas par des pressions extérieures” ; et de conclure : “même vous Européens, vous interdisez d’utiliser le bâton dans l’enseignement de vos élèves”.
De son côté, Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue arabe qui visitait Paris a, en réponse à une question posée au sujet du “Grand Moyen-Orient” par La Gazette du Maroc, vivement critiqué l’initiative américaine ajoutant que le “règlement du conflit israélo-arabe est beaucoup plus prioritaire que ce projet, d’autant qu’il représente une grande menace pour la région”.
Dans ce même ordre d’opposition, la France, par la voix de son chef de la diplomatie, Dominique de Villepin, a, dans une interview accordée au quotidien Le Figaro, proposé un “véritable partenariat avec le Moyen-Orient”.
Il s’agit, d’après lui, de définir une approche globale visant à répondre à l’ensemble des défis dans la région. En mettant les points sur les “i”, le responsable français a indiqué que cette démarche ne doit pas être exclusivement “centrée sur les questions sécuritaires”, mais prendre en compte toutes les dimensions, politique, économique sociale, culturelle et éducative. Réponse du berger à la bergère puisque le projet américain se concentre plus sur les volets qui servent les intérêts étroits des Etats-Unis dans la région.
Les lacunes du projet
La première erreur commise par ceux qui ont mis sur pied cette idée de “Grand Moyen-Orient” était, selon certains diplomates arabes chevronnés, de ne pas partir des besoins et des attentes des pays de la région, même s’ils ont pris pour référence les deux rapports sur le “développement humain arabe”, établis par l’Onu en 2002 et 2003. Ils sont allés, en revanche, chercher à leur dicter des solutions négligeant aussi bien leurs caractéristiques que celles des populations. Ceci étant, ils ne les ont pas associés le plus en amont à leur réflexion dans la logique d’un véritable partenariat. Ce qui a fait de cette initiative “un partenariat sans partenaires”.
Autre lacune. Les initiateurs de ce projet ont montré une totale méconnaissance à l’égard non seulement des aspects socio-économique et ethnique de la région, mais aussi sur le plan géographique.
Dans ce contexte, ils ont la même approche pour le Maghreb, le Proche-Orient (Egypte, Syrie, Liban et Jordanie), que pour les six pays du CCG (Conseil de coopération du Golfe). Mais la plus grande déficience qui a rendu l’idée incrédible, même aux yeux des Européens, était d’ignorer complètement le conflit israélo-palestinien.
Car, recréer une nouvelle dynamique de paix, notamment après l’échec de la “Feuille de route”, est maintenant une condition sine qua non à toute initiative dans la région. Cette “omission” du sujet qui préoccupe le plus les pays de la région est sans doute à l’origine de l’opposition farouche à ce “Grand Moyen-Orient” ; qui, de l’avis de Dominique de Villepin, reflète “des stratégies qui seraient celles d’un Occident inquiet cherchant à imposer de l’extérieur des solutions toutes faites”. De plus, qu’il ne s’intéresse que des intérêts des Etats-Unis comme le conçoit l’équipe en place à la Maison-Blanche.
Pour Nader Ferjani, un des principaux chercheurs qui ont établi le rapport de “Développement humain arabe”, publié par l’Onu, le projet vise à promouvoir l’idée d’intégrer la région dans le système capitaliste mondial où Israël occupe une place privilégiée, sans pour autant lancer le moindre signe concernant le droit des Palestiniens à un Etat qui ferait partie de l’éventuel tissu de ce “nouveau Moyen-Orient”. Ce qui veut dire aussi pour les Arabes que ce projet est une confirmation de l’occupation par Israël des territoires palestiniens.
Approche trop uniforme
De ce fait, le président du Comité des affaires étrangères auprès du Parlement égyptien, Moustapha al Faki, estime qu’il est inconcevable de demander aux pays de la région d’aider à faire sortir le conflit israélo-arabe de son impasse tant qu’Ariel Sharon poursuit sa politique d’agressivité et tant que la situation en Irak patauge dans un statu quo sanglant.
Force est de souligner que les réformes constituent aujourd’hui des revendications que les régimes ne pourraient les ignorer.
Mais, il ne faut pas que de tels changements soient imposés de l’extérieur. Un “Grand Moyen-Orient” est toujours le bienvenu à condition que les Etats-Unis d’Amérique aient une politique différente, plus équilibrée et plus juste ; et que l’Etat hébreu reconnaisse une fois pour toute les droits légitimes du peuple palestinien. Les responsables de la région, plus particulièrement les Arabes d’entre eux, s’interrogent pourquoi on leur demande à chaque occasion d’appliquer les réformes et d’introduire des changements alors que Washington est censée le faire elle aussi, ainsi qu’Israël.
Avec ce projet venu d’en haut, selon les termes des analystes politiques, les populations de la région considèrent qu’elles sont revenues sous la tutelle de l’étranger, et, se sentent traitées comme étant des mineurs et des sous-développés. Ce qui n’a pas empêché un vieil historien libanais de rappeler l’époque où les soldats sénégalais disaient aux Beyrouthins : “moi civilisez-toi !”.
De toute manière, les pays arabes ne peuvent, quel que soit le degré de leurs amitiés avec les Américains, accepter le fait qu’on ne prenne pas leur avis sur un sujet qui les concerne. C’est exactement le cas du médecin qui prescrit une ordonnance à un malade sans discuter avec lui de sa maladie.
De toute manière, les Européens pensent que l’administration américaine, qui n’arrive plus à s’en sortir du bourbier irakien, fait la promotion de la démocratie au Moyen-Orient, et, de là, de sa nouvelle initiative “grandiose”, le principal axe, à l’heure actuelle, de sa politique étrangère.
Ils estiment également que le “Grand Moyen-Orient” fait actuellement partie des paris de George Bush, notamment après qu’il n’ait pas pu prouver l’existence des armes de destruction massive chez Saddam Hussein.
Certains parlementaires européens vont plus loin dans leurs évaluations en affirmant que le président américain a impérativement besoin d’une quelconque victoire à l’extérieur pour l’investir dans sa bataille électorale où il commence à perdre du terrain. Au point qu’on ressent qu’il “quémande” une crédibilité à son projet auprès des Européens. Ces derniers n’ont pas trop tardé à afficher leurs couleurs.
En tout état de cause, il semble que le “Grand Moyen-Orient” aura beaucoup de difficultés à se concrétiser même partiellement.
Des résultats concrets ne peuvent aboutir sans une approche globale née d’une large concertation avec les concernés, à savoir les pays de la région, et l’Europe son partenaire naturel.
Au lieu de tenter d’arracher un aval à Sea Island et à Istanbul, il vaut mieux inscrire le thème de concertation à l’ordre du jour; et inviter les représentants des pays arabes pour mieux expliquer la situation. C’est à partir de là que ce projet pourrait probablement voir le jour.