N°634 - 24 Juillet 2009
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N°634 - 24 Juillet 2009
 



 

 




Pourquoi Aznar veut jouer la carte ETA et non celle d’Al Qaïda ?

Par Abdelhak Najib et Karim Serraj
15 Mars 2004

Attentats de Madrid

A la veille de son départ de la tête du gouvernement espagnol, José Maria Aznar voit toute sa carrière politique réduite à néant après les attentats du 11 mars à Madrid.
Il ne partira pas “ la conscience tranquille ” dans une Espagne “qui se porte mieux qu’il y a dix ans”, comme il l’avait annoncé, il y a quelques jours lors du meeting de campagne électorale à Sebta. Dans une valse de vraies- fausses déclarations, le gouvernement actuel veut faire porter le chapeau à l’ETA pour atténuer la colère des citoyens espagnols. Aznar joue cette carte et écarte malgré toutes les preuves, claires et sans appel, la piste Al Qaïda qui a revendiqué les attentats, pour éviter un naufrage électoral sans précédent.

Le Roi Juan Carlos 1er s’adressant à la nation espagnole juste après les attentats de Madrid.
“ C’est le prix de la guerre M. Aznar” ou encore “PP coupable” ont scandé des manifestants basques.

On ne reviendra pas sur les dizaines
de thèses avancées par les plus grands analystes de terrorisme lié à la formation basque ETA, qui convergent toutes vers un non-lieu avéré vu que le modus operandi qui a présidé aux attaques meurtrières de Madrid le 11 mars est une note inédite dans l’histoire des actions basques. On ne citera pas non plus les dizaines d’autres analyses qui mettent le réseau Al Qaïda au centre de ces attentats sanglants en s’appuyant non sur des suppositions mais sur des preuves trouvées sur le terrain du crime ainsi que sur une revendication en bonne et due forme envoyée au quotidien arabophone Al Qods Al Arabi, qui est une espèce de boîte aux lettres pour le réseau de Ben Laden. Une boite aux lettres très fiables puisqu’elle a été à maintes reprises la source de revendications qui se sont révélées pour vraies dans l’immédiat. On ne fera pas
de surenchère non plus sur le démenti des dirigeants basques de l’ETA qui se sont lavés les mains du sang d’un tel carnage qui apparaît au-dessus de leurs moyens et objectifs. On ne donnera pas non plus dans l’analyse exhaustive du mode de travail de la formation séparatiste basque qui a toujours averti les autorités de Madrid quelques heures avant les attentats qu’elle s’apprêtait à commettre, qui a toujours revendiqué avec fierté et arrogance ses actions, et dont
les objectifs ont toujours épargné les victimes civiles pour éviter la colère citoyenne de ses propres bastions. Sur ce volet, les coups de téléphones d’ETA qui donnaient à chaque fois le périmètre de la
zone ciblée, cherchaient systématiquement
à provoquer les évacuations des civils pour atténuer les risques de morts innocentes. D’ailleurs l’ETA ne compte parmi ses cibles tombées et déclarées que des membres du pouvoir engagés dans la lutte contre le mouvement séparatiste, et les civils morts par le passé relevaient du sinistre mot de dommages collatéraux. L’action la plus meurtrière jamais commise par ce groupe avait fait à Barcelone 21 morts il y a presque dix ans. On ne tiendra pas compte des sorties répétitives des chefs d’Al Qaïda qui menaçaient ouvertement le gouvernement de José Maria Aznar qui s’est rallié aux USA et à la Grande Bretagne dans leur guerre personnelle contre l’Irak. Sans oublier non plus que l’Espagne d’Aznar est le seul pays à avoir ouvert une instruction contre le chef d’Al Qaïda, Oussama Ben Laden, assorti d’un acte d’accusation formulé à l’encontre de 34 autres activistes de haut rang dans la nébuleuse. Action qui devait mener à un jugement massif des membres d’Al Qaïda en Espagne.
La carte ETA
Mais malgré toutes ces évidences, le leitmotiv de l’équipe Aznar demeure contre tout bon sens, une accusation précoce et trop spontanée pour être crédible, de l’ETA et un rejet épidermique de la piste Al Qaïda qui viendrait à bout de sa longue carrière de politicien.
Le moment choisi par les terroristes pour frapper l’Espagne d’Aznar est très symbolique. Il survient exactement à trois jours des élections générales qui devaient confirmer le parti populaire d’Aznar dans ses visions ou placer les socialistes en tête de liste. Un acte qui vise là non pas le peuple espagnol mais bel et bien son chef de gouvernement. Sans croire une seconde à la thèse ETA, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que, quelle que soit l’origine du groupe qui a appuyé sur les détonateurs, c’est la politique Aznar qui prend ici un coup fatal. Nous sommes en droit de nous poser des questions évidentes : pourquoi cela ne s’est pas fait, il y a trois mois lors des fêtes de fin d’année ? Pourquoi les auteurs des attentats n’ont pas non plus attendu quelques jours ou quelques semaines après la sortie d’Aznar pour passer à l’acte ?
La réponse semble claire : ceux qui ont planifié le coup, l’ont voulu pendant la présidence de José Maria Aznar. Comme un affront personnel, une réplique à sa politique et à toutes les dérives qu’elle a pu accumuler pendant huit ans d’exercice. Et José Maria Aznar le sait très bien. Il a pesé le pour et le contre d’une telle gifle à son gouvernement et a décidé contre tout bon sens de faire pencher la balance vers la piste ETA.
C’est pour lui la carte du moindre mal. Pour l’image et la force de son parti, mieux vaut sortir de derrière les fagots la menace basque pour éviter d’être stigmatisé à cause de ses prises de position en faveur de la guerre en Irak. Le peuple espagnol qui a manifesté massivement il y a presque un an jour pour jour contre les décisions du “presidente” Aznar pour la guerre contre l’Irak, va se retourner contre son chef qui l’aura de facto entraîné dans de sales représailles. Impossible alors de faire entendre une autre voix aux Espagnols qui estiment déjà que les faux pas d’Aznar se payent aujourd’hui en sang espagnol sur les rails du chemin de fer. Dans cette conjoncture, comment Aznar pourrait sauver sa peau avant les élections du 14 mars puisque tout ce gain de temps vise justement à faire planer le doute pour continuer à désarçonner une opinion publique déchirée et meurtrie dans sa chair? S’il avoue la piste de Ben Laden, cela voudrait dire qu’Al Qaïda a mis à exécution ses desseins pour “punir” le gouvernement espagnol pour son alignement farouche aux côtés de l’Amérique de George W. Bush. La sentence est donc sans appel et tombera comme un couperet qui emporterait dans sa dégringolade la tête “del presidente de la Moncloa”. Ce serait la fin tragique pour le PP. Ce qui a poussé Aznar, dans la fournaise du mal, à pencher pour un “ moindre mal ” ancrée dans la vie espagnole. Accuser l’ETA sera dangereux mais moins fatal, moins mortel pour le parti populaire et son chef actuel. Une façon comme une autre de sauver du naufrage collectif une équipe aujourd’hui clouée au pied du mur.
Impossible d’écarter
la piste Al Qaïda

La manœuvre de José Maria Aznar pour sauver son parti relève du non-sens. Ecarter d’un simple revers de main, émaillé de sorties tonitruantes pour charger l’ETA, la piste de Ben Laden frise le suicide politique pour lui. Si, et tout porte à le croire, ce sont les hommes d’Oussama qui ont posé les bombes à Madrid, c’est un mensonge de plus que les Espagnols ne pourront pas pardonner. Pourtant, “ el presidente ” persiste et signe. Comment se débrouillera-t-il pour faire oublier la cellule espagnole d’Al Qaïda et son chef Imad Eddine Barakat Yarkas, dit Abou Dahdah, arrêté en 2001 en Espagne ?
Comment faire l’impasse sur les dizaines d’activistes affiliés à ladite cellule qui ont traversé l’Espagne de long en large pendant plus de dix ans en tissant l’une des toiles d’Al Qaïda les plus organisées et les mieux structurées? Enfin comment le juge Baltasar Garzon mènerait-il son fameux procès contre les membres d’Al Qaïda et son acte d’accusation à l’encontre des 35 acolytes de Ben Laden? Dans quelle atmosphère seront suivies les audiences déjà entamées depuis quelques mois avec pour cœur de cible l’image de Tayssir Allouny, le journaliste vedette d’Al Jazeera qui jouait un rôle tampon entre les différents membres?
Quoi qu’il arrive, l’autorité espagnole devra calmer son opinion publique et trouver une
“ astuce ” pour faire passer les audiences sur le terrorisme en secret tout en tempérant les ardeurs du juge Garzon. On s’en souvient encore, cette même opinion publique avait manifesté ses craintes justifiées de voir le sol espagnol livré aux invasions barbares suite aux procès de la nébuleuse.
Ces inquiétudes qui ont pris avec l’engagement d’Aznar dans la campagne de Bagdad les tournures de véritables querelles de rues qui semblent aujourd’hui donner raison à toute une population mortellement ébranlée dans ses croyances, ses certitudes et ses prévisions de l’avenir.
A la lumière de toutes ses interrogations, il semble important de revenir sur quelques épisodes lourds de sens en relation avec les activités d’Al Qaïda en Espagne. Rappelons qu’en septembre 2003, le juge Baltasar Garzon avait publié un rapport fracassant sur ce qu’il convient de nommer être la plus grande et dangereuse cellule européenne d’Al Qaïda, plus importante que celle de Hambourg où avaient séjourné le fameux Mohamed Atta et d’autres membres qui allaient prendre en charge l’aspect pratique du projet du 11 septembre 2001, à savoir détourner les avions et les faire écraser contre les cibles américaines. Ce même Atta qui selon Garzon a effectué un séjour à Tarragone en été 2001 pour les derniers préparatifs, quelques semaines avant le jour J, dans une ville qui est considérée par le juge d’audience comme le lieu où se sont tenues les réunions de mise au point des attentats.
D’un autre côté, toujours selon ce rapport, ce sont des membres de la cellule espagnole qaïdiste qui ont été chargés de tourner des films de repérages à New York et Washington et de remettre à qui de droit en Afghanistan les séquences vidéos qui ont déterminé ultérieurement la stratégie à mettre en place pour les attentats et le choix des avions comme moyens d’attaque sur le sol américain.
Le rapport Garzon avait été conforté dans ses positions par la C.I.A. et d’autres services de renseignements américains qui avaient corroboré tous les dires du juge d’audience et des enquêtes menées parallèlement dans plusieurs pays. Il faut cependant ajouter un autre argument sur l’importance de cette cellule espagnole, son ancrage dans le paysage terroriste européen, puisque les Etats-Unis viennent de publier une synthèse de leurs enquêtes sur le 16 mai marocain, déduisant que des pontes marocains très proches des plus hauts responsables d’Al Qaïda étaient très certainement impliqués dans les attentats de Casablanca (voir article Révélations américaines sur le 16 mai, pages 7 à 9). Des noms qui se révèlent appartenant à la cellule espagnole d’Abou Dahdah ou qui ont séjourné longuement en Espagne durant les années 1996-2001 lorsque la nébuleuse tissait son organisation.
Dans ce contexte fourni où Al Qaïda tient le haut du pavé en Espagne, il est ridicule d’écarter si promptement la menace terroriste qaïdiste et de tourner le dos à l’histoire très récente du pays où Aznar a mis le feu aux poudres.
Ceci s’inscrit dans un bilan mitigé où la force diplomatique de l’Espagne s’est amenuisée aux yeux des pays voisins dont le Maroc, des pays arabes, pour la cause palestinienne, pour l’Irak bien-sûr, pour certains pays d’Amérique Latine et même aux yeux de l’Union européenne qui connaît actuellement de graves obstacles depuis qu’Aznar a décidé d’imposer ses vues à deux mesures.

Le peuple espagnol qui a manifesté massivement il y a presque un an jour pour jour contre les décisions du “presidente” Aznar pour la guerre contre l’Irak, va se retourner contre son chef qui l’aura de facto entraîné dans de sales représailles. Impossible alors de faire entendre une autre voix aux Espagnols qui estiment déjà que les faux pas d’Aznar se payent aujourd’hui en sang espagnol sur les rails du chemin de fer.


 

 

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